Comme au cinéma

Ce pays est un film de cinéma, une sorte de docu-fiction grandeur nature. La couleur, déjà. Elle est partout, tout le temps. Dans les rues, les nombreux transports différents forment un patchwork mouvant qui étourdit par ses arcs-en-ciel rivalisant d’imagination et d’harmonie visuelle – quand ce n’est pas sonore aussi.

Les jeepneys portent des rideaux multicolores, customisés à l’envi, qui sont recouverts de fleurs, steampunk en diable avec les encadrements en bois, ou portraiturant The Beatles, des sièges en cuir parfois roses ou orange, des simili taxis new-yorkais « God bless America » ou « God bless our travel », des chapelles ambulantes à l’image de Jesus peinte baroque, rouge vif et rutilant, diffusant Rihanna ou Tom – sex bomb – Jones, complètement déglingué – sauf les sièges recouverts de plaids soyeux et confortables ou dans le style des bus aluminisés de la Greyhound des 50’s.

Les tricycles, motos au side-car cabine à 6 ou 8 places, font la part belle au jaune taxi, avec toit et pare-brise, rappelant parfois l’avant d’un train à grande vitesse ou d’un tank de la deuxième guerre mondiale. Les tricycads, une variété de tricycles où le pilote doit pédaler en l’absence de moteur, sous la chaleur torride du soleil tropical, plus chichement parés de lianes brillantes et scintillantes, mais parfois équipés de sièges aussi moelleux qu’un SUV dernier cri. Et quand ce n’est pas le véhicule qui éclaire la rue, ce sont ses passagers en vêtements fluo, en robes du dimanche, en shorts sexy trois tailles trop petits, en maillots de bain bariolés.

Les citadins sont en majorité vêtus de couleurs vives et harmonieuses, si certains d’entre eux semblent fades et ternes, il y a fort à parier que ce sont des touristes, des foreigners hautains et arrogants qui ne s’adressent aux locaux que par stricte nécessité. Il est rare toutefois de les voir dans les rues, surtout au plus fort ensoleillement, car ils se déplacent quasi-exclusivement en taxis, parfois en jeepneys ou en tricycles… ou restent terrés dans leurs hôtels jusqu’au soir, fins prêts pour faire la fête.

Mais cette sensation d’être en permanence dans un film ne s’arrête pas là. C’est plus rare en ville mais à la campagne ou sur les plus petites îles, ce que l’on voit de prime abord dans la rue est rarement ce que l’on trouve si on s’aventure à l’intérieur. Ainsi sur la route côtière qui mène de Peñaplata à Babak, une enfilée de plusieurs kilomètres de resorts prive le voyageur de la vue magnifique qui surplombe la baie de Davao en s’interposant entre la route et la mer. Des dizaines de cages à touristes, parfois avec un garde en arme à l’entrée, obstrue définitivement le panorama. En s’y arrêtant plusieurs fois, on peut mesurer l’absurdité, la vacuité et surtout la nuisance de ces établissements puisque la majorité d’entre eux est vide, abandonnée, en ruine proche de la décomposition et en passe de devenir la proie des animaux sauvages et des squatteurs occasionnels. À l’inverse, derrière des façades misérables ou délabrées peuvent se cacher de véritables paradis.

Ainsi à Kaputian, le long d’une route en travaux tenant plus d’un chemin boueux que d’une rue principale, se tient une petite échoppe modeste mais, comme à l’accoutumée joliment décorée et éclairée où l’on vend boissons fraîches, glaçons toutes tailles et chips. Plantée là solitaire sur son petit arpent de terre, elle semble n’attendre personne – à l’exception de la soirée – et pourtant…

Il faut traverser ce petit lopin de terre détrempée par la pluie du soir pour se glisser dans un étroit escalier qui s’enfonce dans la falaise toute proche gardé farouchement par un chien endormi – et qui ne se réveillera qu’au moment précis de faire la photo de son inutilité reposante – débouchant sur un guichet au milieu d’un sol carrelé impeccablement entretenu où se tient l’amie qu’on m’a recommandée. Elle est la gérante de cet endroit incroyable, qui descend en pente de plus en plus douce jusqu’à l’océan. Les chambres sont nickel, rutilantes, au confort minimal mais parfait pour qui vient passer une nuit calme dans cette oasis ombragée qui abrite cuisine collective, piscine, salons en plein air, canapés profonds, une cascade intérieure, des boxes style Chicago au temps d’Al Capone et la prohibition, karaoké en accès libre, et même une sorte de discothèque à ciel ouvert directement sur la plage. Inutile de préciser que l’on est le seul étranger dans cette merveilleuse cachette.

Je ne peux pas confirmer que j’ai passé la meilleure nuit de mon séjour, les basses de la discothèque étant réglées – ou plutôt déréglées – sur la fréquence réservée habituellement aux concerts de techno en plein air au plus fort de la défonce. C’est d’ailleurs fort regrettable car la musique diffusée cette nuit était plutôt agréable, sans ces foutus effets sonores sans intérêt aucun. Au petit matin embrumé, j’ai fait une des séances photo les plus agréables de ma vie.

Ainsi, comme dans les plus grands studios de cinéma du monde, le décor n’est jamais qu’une façade qui dissimule la vraie vie, ici.

Ainsi, la plupart des plus jolies filles se révèlent des actrices hameçonnant le foreigner qui viendra les chercher comme il l’a promis sur Skype ; les plus banals et indifférents personnages se font amis affectueux attentifs et attentionnés dès le premier « maayong… ». Même le président pose, taille réelle, dans les accueils d’une cascade perdue dans la jungle ou sur la plage, quand il ne raconte pas des blagues tordantes en anglais à l’étranger, en tagalog à la maison…

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